Le bronze des Vertes, au bout de la nuit
Par Chahinez Aoussat · 18 août 2026 à 10:09 · 6 min de lecture

En battant le Maroc aux tirs au but au stade olympique de Rabat, l'Algérie a décroché la première médaille de son histoire en Coupe d'Afrique. Portrait d'une génération qui a fait basculer les repères.
Il fallait sans doute un scénario de cette nature pour clore une quinzaine pareille. Devant un stade olympique de Rabat acquis aux Lionnes de l'Atlas, les Algériennes ont d'abord subi. Bloc haut marocain, pressing étouffant, et dès la troisième minute une frayeur : un malentendu entre Lana Smits Ouraghi et sa gardienne offre le ballon à Ibtissam Jraidi, mais Chloé N'Gazi sort le pied au bon moment.
Le Maroc a ouvert le score à la 37e minute par Kautar Azraf, attaquante de 18 ans, d'un enroulé du gauche imparable. À la pause, les Vertes n'avaient à peu près rien montré. C'est la seconde période qui a changé la couleur de la médaille : un centre venimeux de la capitaine Marine Dafeur, une première frappe de Lina Boussaha, une reprise de volée gâchée par la même Boussaha… puis la bonne. À la 83e minute, partie à la limite du hors-jeu, l'ancienne joueuse formée au Paris Saint-Germain égalise avec un sang-froid de vétérane.
Restait le pire et le meilleur. Un penalty sifflé en toute fin de match pour le Maroc, après un contact léger entre Sakina Ouzraoui Diki et Smits Ouraghi : Nouhaila Benzina trouve le poteau. Puis la séance de tirs au but, chaotique, où la Marocaine Najat Badri envoie sa frappe sur la transversale. Le Maroc, deux fois finaliste chez lui en 2022 et 2024, termine quatrième de son propre tournoi ; l'Algérie monte sur un podium continental pour la première fois.
I. LINA BOUSSAHA, LE SANG-FROID COMME SIGNATURE
Elle est le visage médiatique de cette sélection, et elle a fait ce que l'on attend d'un leader offensif : rater deux fois, insister, marquer au moment où le match était en train de mourir. Formée au PSG, passée par le championnat saoudien avant de rejoindre Al-Ittihad, Boussaha est arrivée dans ce tournoi avec une exposition et une pression que peu de ses coéquipières connaissent. Elle en repart avec le but qui a rendu la médaille possible, et un rôle qui a évolué : moins ailière pure, davantage joueuse d'appel entre les lignes, capable de partir dans le dos d'une défense qui monte. Son apport avait déjà été net en ouverture face au Sénégal, où c'est elle qui sert Mélissa Bethi sur le deuxième but.
II. MARINE DAFEUR, LE MÉTRONOME ET LE BRASSARD
Si une joueuse résume la mue de cette équipe, c'est probablement elle. Milieu de terrain de Bristol City, Dafeur a été impliquée dans presque tout ce que l'Algérie a produit de dangereux : penalty transformé contre le Sénégal, coup franc des trente mètres contre le Kenya — un geste qui a fait le tour des réseaux —, passe décisive pour Amira Ould Braham en quart de finale, prises de risque répétées dans la petite finale. Elle a porté le brassard après la blessure de Sofia Guellati, et elle a porté le jeu.
Sa valeur ajoutée est moins athlétique que décisionnelle : c'est elle qui décide quand l'équipe accélère, quand elle recule, quand elle tente le geste à haut risque. Dans un groupe qui a longtemps souffert par manque de repères techniques dans les moments serrés, c'est un luxe.
Quatre buts dans le tournoi, quatre buteuses différentes, dont plusieurs sorties du banc.
LA VRAIE MESURE DU PROGRÈS ALGÉRIEN
III. CHLOÉ N'GAZI, LA GARDIENNE QUI A TENU LE FIL
On juge souvent les gardiennes aux arrêts spectaculaires ; celle de Montpellier a surtout été régulière quand l'équipe reculait. L'intervention décisive dès la troisième minute face à Jraidi, les parades avant la pause contre le Kenya, l'autorité dans la surface pendant les vingt dernières minutes contre le Maroc : sans elle, la séance de tirs au but n'a jamais lieu. Le bronze algérien s'est joué sur des détails de cette nature.
IV. LA PROFONDEUR DE BANC COMME ARME
Le vrai marqueur de progrès de cette CAN n'est pas dans les vedettes, mais dans ce que les entrantes ont apporté. Inès Khiri, à peine entrée en jeu, égalise à la 58e minute du quart de finale contre la Côte d'Ivoire. Amira Ould Braham enchaîne six minutes plus tard, servie par Dafeur, et envoie l'Algérie en demi-finale — et au Mondial. Mélissa Bethi conclut le match d'ouverture contre le Sénégal dans les dernières minutes. Lynda Bendris double la mise contre le Kenya.
C'est exactement ce que Farid Benstiti cherchait en renouvelant sept éléments de sa liste par rapport à l'édition précédente : disposer d'un deuxième bloc capable de changer un match, au lieu de dépendre d'un onze rigide.
V. LE SOCLE DÉFENSIF
L'identité de cette équipe s'est d'abord construite derrière. Sofia Guellati, défenseure centrale et capitaine, a dû sortir dès la 7e minute contre le Kenya, blessure qui a rebattu la hiérarchie. Roselene Khezami s'est illustrée par des retours défensifs déterminants et par un discours de patronne dans la presse au moment le plus délicat du tournoi, après la défaite dans le derby. Inès Belloumou, Mélinne D'Oria et Lana Smits Ouraghi complètent un secteur qui a concédé peu, sauf en demi-finale.
Smits Ouraghi, justement, illustre la dureté du sport de haut niveau : impliquée dans les deux séquences les plus dangereuses de la petite finale, elle finit avec une médaille de bronze autour du cou. Le football se moque parfois bien de la justice comptable.
VI. CE QUE DIT LA COMPOSITION DE CE GROUPE
Cette équipe est très majoritairement issue de la diaspora : clubs français, anglais, suisses, turcs, saoudiens. C'est une réalité assumée par la Fédération algérienne depuis plusieurs années, et une des explications du saut de niveau, ces joueuses s'entraînant quotidiennement dans des structures professionnelles. La présence de joueuses du championnat national, comme Khouloud Ournani, reste minoritaire, et c'est probablement là que se situe le prochain chantier : transformer une réussite construite à l'extérieur en filière durable à l'intérieur.
Le travail de Farid Benstiti, sélectionneur français en poste depuis plusieurs saisons, tient en une phrase : discipline collective, culture du clean sheet, injection progressive de jeunesse autour d'un noyau expérimenté. En 2025, l'Algérie atteignait ses premiers quarts de finale. En 2026, elle élimine le Cameroun en barrages de qualification, sort du groupe du pays hôte, renverse la Côte d'Ivoire et décroche une médaille.
VII. ET MAINTENANT, LE BRÉSIL
La qualification pour la Coupe du monde 2027 était acquise dès l'accession au dernier carré. La demi-finale perdue contre le Malawi — révélation du tournoi, finaliste surprise, battue 3-0 par un Cameroun sacré pour la première fois de son histoire — a été le seul vrai accroc, contrecoup physique et émotionnel d'un mois de compétition face à une équipe qui allait plus vite.
Le bronze, lui, n'apporte rien au classement mondial mais beaucoup au reste : une preuve, apportée dans un derby, dans un stade hostile, contre une sélection mieux dotée et deux fois finaliste. Ce groupe a désormais un peu moins d'un an pour passer d'une équipe qui surprend à une équipe qui s'attend à gagner. La différence entre les deux se joue rarement sur le talent. Elle se joue sur ce que ces joueuses ont montré à la 83e minute, à Rabat, quand plus personne ne les croyait capables de revenir.
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